Questions à Audrey Espinasse
Quelle a été la genèse du film La nature des choses ?
C’est tout d’abord un lieu. J’ai vécu deux ans dans les Alpes de Haute Provence.
Dans le monde rural, le temps est appréhendé autrement, le passage des saisons, l’agriculture, l’élevage, chaque chose existe dans un éternel recommencement.
Je vivais à l’époque à côté d’un immense abattoir. A l’approche des fêtes de pâques, les agneaux affluaient par milliers sur les mêmes routes qui étaient désertes le reste du temps. Forcée de contempler ce passage, l’agneau s’est peu à peu imposé en personnage, l’agneau pascal.
Qu’est ce qui vous a poussé à réaliser ce film ? Que vouliez-vous montrer ?
Enivrés par des technologies galopantes qui repoussent toujours un peu plus les frontières du "possible", nous parvenons à éloigner tout ce qui touche à la mort. Je voulais travailler sur ce qui renvoie encore l’Homme à sa part animale, à l’enfermement malgré toutes nos constructions mentales, immatérielles, dans un corps soustrait aux lois de la nature. Non pas pour dire "Rappelle toi que tu vas mourir" mais pour explorer l’importance de chaque petite chose au regard de la mort. Lorsque le corps de "l’agneau pascal", couché sur une table, est scruté par une main délicate, on est plus tout à fait avec de la viande, on est avec le contact charnel entre deux matières. Suivre le cheminement de l’agneau pascal dans sa symbolique religieuse, mais avec un point de vue matérialiste, renvoie paradoxalement à une spiritualité qui dépasse les frontières de la religion.
Combien de temps avez-vous mis à le réaliser ? (phase d’observation, tournage, montage).
La phase d’observation a été assez courte. Je me suis rendue sur les lieux de tournage en sachant qu’il me serait difficile de trouver ce que je cherchais, donc je ne voulais rien rater. Ayant tourné avec un matériel assez léger, sans lumière additionnelle, je savais que chaque plan existerait dans un assemblage de choses peu prévisibles.
Pour la première partie du film, il m’a fallu plusieurs lieux pour créer l’espace qui réponde le mieux possible au sujet du film. Je voulais que cette "mécanique mortuaire", arbitraire, parte de la main de l’homme pour devenir ensuite peu à peu mécanique industrielle, d’abord au travers des machines, puis jusque dans les mâchoires qui finissent de délier ce qui reste encore de matière solide.
Il y a aussi les lieux qui m’étaient interdits. Une femme ne peut pas entrer dans le réfectoire des moines… La séquence du repas était pour moi la plus importante mais aussi celle où la création d’un lieu sur la base de plusieurs espaces était impossible. Tout avait été tourné en prévision d’une scène finale qui donnerait à voir une sorte de "repas des Dieux". C’est grâce à Sami Lorentz que cette séquence existe, à la sensibilité de son point de vue. La justesse de son regard a dépassé toutes mes attentes.
Le montage a été assez long. Le film faisait au départ près de quarante minutes. On s’installait alors de manière plus forte dans les lieux, dans chacune des trois séquences. Cette temporalité laissait place à un soupçon de naturalisme préjudiciable aux intentions du film. J’ai peu à peu coupé tout ce qui pouvait rattacher ces lieux à leur existence propre pour mieux creuser l’expérience sensible de ce voyage aux côtés de l’agneau pascal. Les différents lieux devaient former un tout dans La nature des choses. Ils sont reliés par des espaces où transitent les matières liquides, vaporeuses… La distance qui me paraissait la plus juste s’est imposée peu à peu avec le temps.
J’ai commencé ce film il y a deux ans, je l’ai terminé fin septembre au Fresnoy.
Quel retour avez-vous eu sur votre film ?
Des retours très différents qui traduisent peut-être que "la nature des choses" laisse vivre au spectateur un cheminement qui lui est propre, quelque chose de très personnel.
Avez-vous d’autres projets en cours et si oui pouvez-vous nous en dire quelques mots ?
Je travaille avec Sami Lorentz sur un projet plus long, une affaire judiciaire largement relatée dans les médias à une certaine époque, qui interroge de manière assez tragique - et paradoxalement assez cocasse - notre monde contemporain.
Propos recueillis par Marjolaine Chaffard