Questions à Jacques Faton
Jacques Faton, vous avez réalisé de très nombreux courts-métrages en Afrique, à Dakar notamment. Pourquoi poser votre caméra et élaborer votre cinéma à cet endroit ?
Je me permets ici un court historique de nos activités.
Les travaux (films et publications) que j’ai réalisés ont tous été effectués dans le cadre des activités de l’Atelier Graphoui, atelier de production que nous avons fondé en 1979.
En 1988, 2 membres de cette association sont retournés au Zaïre (ex-Congo Belge) pour y tenir un atelier de formation. Cette initiative a déclenché divers partenariats avec des pays africains : Burundi, Mali, Burkina Faso, Sénégal, Benin, Maroc, Tunisie.
Ces échanges entre artistes du nord et du sud nous ont permis de réaliser plusieurs films sur les thèmes suivants : « Quel est ton proche, quel est ton lointain ? », « La parenté à plaisanterie», « Se jeter à l’eau »,
« Les petits métiers », …et la pratique du football dans les quartiers.
Votre film tient à un dispositif simple : 8 panoramiques sur des terrains de foot dans la banlieue de Dakar. Comment vous est venue l’idée ?
Nous souhaitions rendre visible le paysage « foot ».
Dans un premier temps, nous avons tenté une suite de zooms avant en centrant le cadrage sur des éléments du paysage que la caméra découvrait progressivement.
Les premiers panoramiques tournés par Alpha Sadou Gano nous ont rapidement convaincus par leur stabilité et leur rythme lent qui permettent au regard de s’attarder sur des petits détails de l’image.
Ce dispositif nous permet de faire voir l’arrière-plan et de le nommer.
Par ailleurs, nous aimerions mettre l’accent sur un autre dispositif important à nos yeux : l’association de plusieurs points de vue sur une thématique donnée (la nôtre au nord et celle d’Alpha au sud) .
Quelques questions guident notre engagement :
. Comment développer un sujet à caractère documentaire sans (trop) prendre le pouvoir sur son discours ?
. Comment impliquer l’autre dans la réalité filmée ?
Ces questions nous poursuivent depuis de longues années lors de chacune de nos démarches en Afrique.
Nous pensons ici à l’influence du travail passionnant de Trinh Minh Ha, anthropologue visuel américano- vietnamienne qui pose la question de l’image que la personne filmée donne d’elle-même. En filmant un mineur dans ses habits de travail, le réalisateur propose une image que ce mineur ne souhaite pas toujours donner de lui même. Par contre, un directeur d’entreprise ou un personnage politique filmé dans son bureau donne une image valorisante de son statut.
C’est pourquoi Trinh Minh Ha choisit de filmer ses interlocuteurs dans le lieu et avec les habits de leur choix.
Pour notre part, après avoir choisi une thématique (proposée selon les cas, soit par nous, soit par le partenaire, soit après discussions), nous établissons un processus de travail qui nous permet de créer notre propre point de vue (en filmant, en dessinant). Parallèlement, nous mettons en place les conditions de création pour nos interlocuteurs (artistes, intervenants, enfants). Cette prise de paroles créative passe souvent par une formation aux outils de prise de vue, de prise de son et d’animation.
Dans le cas du film « LAAR », nous avons proposé le contenu et le protocole. Alpha a filmé et sonorisé le résultat.
Dans le même esprit « LAAR » est accompagné d’un autre film, coordonné par Eric Dederen et réalisé par les enfants de Keur Massar / Malika. Cette animation, constituée de dessins en mouvement (crayon sur papier), est filmée en négatif et propose le regard des enfants sur leur rapport au football.
Par ailleurs, tout au long de notre séjour sur place à Keur Massar , nous avons été accompagné par Ibrahima, un artiste local qui a réalisé des dessins des différents terrains observés (vues aériennes sous la forme de plan) . L’ensemble de ces traces forme la matière d’une exposition.
Ces panoramiques peuvent évoquer ceux de Jean-Marie Straub et Danièle Huillet ou de Depardon dans Afriques : comment ça va avec la douleur ? Aviez-vous des films documentaires à l’esprit lorsque vous avez tourné ?
La mise en place d’un protocole nous semble poser des questions passionnantes dans la construction narrative. L’aspect systématique du processus d’enregistrement nous permet d’éviter le côté « inattendu » du montage.
Dans le cas présent, le spectateur sait d’avance comment se comportera la caméra. Il est alors amené de porter son attention sur ce qui constitue l’image.
Dans ce type de dispositif, la structure en dit autant que le contenu. Plusieurs exemples nous interpellent dans ce sens.
Quelques noms parmi d’autres : John Smith, Pat Sullivan, Till Roeskens, James Benning, Josef Robakovsky, Jonas Mekas, Emilie Richardson, Francis Alys, David Claerbout, … Georges Perec.
Nous avons également réalisé un travail sur le story board ( story board-le cinéma dessiné aux Editions Yellow now).
Cette pratique nous a amené à penser un film sur papier comme un plan de travail (architecture de la future réalisation) et à concevoir un film comme une structure (dans le cas de LAAR, une structure simple et répétitive.)
Même si dans le cas présent, il n’y avait pas de story board préalable, nous pensons ici à l’influence de Paul Sharitz.
Pourquoi vous êtes-vous concentrés autour des terrains de football pour filmer la banlieue de Dakar ?
J’ai beaucoup joué au football. Ce sport est un des filtres par lequel j’ai appris à observer le monde.
Lors des rencontres avec nos partenaires africains, le football accompagne souvent les salutations.
Il représente un sujet de conversation spontané, un langage commun qui nous permet d’entamer le dialogue.
Mais au-delà de cette entrée en matière, nous avons acquis la conviction que, par le biais du football, nous abordions un grand nombre de questions sociétales … et artistiques.
En 2001, nous avons entamé un cycle de formation avec des étudiants de l’ENA (Ecole Nationale de Arts de Dakar) sur le thème de la pratique du football dans les quartiers.
De cette première initiative sont nés 2 publications, 2 films et une première exposition.
Nous y avons développé une approche des lieux « foot » informels.
Voici le texte qui introduit notre publication «Bess Bobu» (« Ce jour là ! » en wolof).
« Dakar arrivée à l’aéroport sedar senghor avec l’intention de récolter quelques paroles sur la mémoire du football en Afrique. Départ de l’hôtel pour rejoindre Souleymane notre correspondant sénégalais.
Sur la route nous comptons les ballons échangés sur des terrains de quartier, des terrains de fortune, des routes, des coins de rue, des trottoirs, des cours, des couloirs intérieurs, des baby-foot, des terrasses, des pistes, des chemins de terre.
Ce jour-là tout Dakar vaque à ses occupations quotidiennes sur un immense terrain de football. »
La question de la mémoire du football nous a amené à porter une attention à un événement particulier : la participation du Sénégal à la CAN 1986 (Coupe d’Afrique des Nations).
Chaque sénégalais se souvient de la victoire du Sénégal contre l’Egypte, pays organisateur de cette CAN 86 puis de la défaite contre la Cote d’ivoire.
Nous avons décidé de partir à la recherche des traces de cet événement et nous sommes tombés sur la couverture du journal « le soleil ».
Ce quotidien montre les seules images d’un match légendaire resté gravé dans la mémoire de tous les sénégalais :
Egypte-Sénégal :0-1 en match d’ouverture de la Coupe d’Afrique de Nations en 1986.
Ce match victorieux retransmis pour la première fois sur la Radio Télévisée Sénégalaise(RTS) avait cristallisé tous les espoirs du peuple sénégalais qui avait payé de sa poche l’entrainement de l’équipe nationale.
Après 6 mois à la recherche d’une copie vidéo de cet événement, nous apprenons que le service des archives de la RTS avait effacé la K7et perdu toute image de la rencontre.
Quelque temps plus tard, nous découvrons sur un marché de Dakar un petit commerçant qui s’était constitué une vidéothèque personnelle et qui nous vend le document dont sont issues ces images
Qu’est-ce qui a motivé le choix de la voix off et comment s’est passée son écriture ?
Dans un premier temps nous avons réalisé un bout à bout (pré-montage) dans les locaux de Batuk, l’association d’Alpha Sadou Gano.
A la place d’un commentaire, nous avions demandé à Alpha de nommer tout ce qu’il voyait dans l’image même si certains détails lui paraissaient évidents ou sans intérêt. Le contenu de cette première bande son nous convenait mais elle était inutilisable parce que les conditions d’enregistrement n’étaient pas bonnes, le studio se trouvant à proximité de la mer à Keur Massar.
Par la suite, nous avons réussi à faire venir Alpha à Bruxelles pour l’enregistrement définitif de la bande son.
Les paroles d’Álpha sont improvisées.
Quel est le système économique pour produire un court-métrage pareil ?
Ce film est conçu à l’origine dans le cadre d’une installation.
Il fait partie d’un projet d’exposition sur le thème de la pratique du football dans les quartiers au nord et au sud.
Cette exposition bénéficie d’un subside de la DGCD (coopération belge).
Elle circule en Belgique et (nous l’espérons) au Sénégal.
Ce projet est produit par l’Atelier Graphoui (Atelier de production de la Communauté Française de Belgique).
Sans oublier l’apport de Batuk qui a mis sa cellule de montage et ses locaux à la disposition du projet.
Propos recueillis par Flavien Poncet