Questions à Patrice Goasduff
L’un de vos premiers films, Le Tracteur d’Orgueil, portait
déjà sur les tracteurs. Les chevaliers peut-il être entendu comme un
retour aux origines ?
Si le tracteur est le point commun entre ces deux films ils sont
diamétralement différents, sur le fonds et sur la forme. L’un est engagé,
l’autre totalement distancié. L’un est une approche du tracteur comme vecteur
d’une transformation socio-économique et de choix d’orientations économiques
sur fonds d’après guerre, l’autre s’intéresse au tracteur comme un sport, un
plaisir à la campagne au XXIème siècle, au sein
d’une société de loisir.
Il y a des thèmes et des cadres récurrents que l’on retrouve d’un
film à l’autre : la place de la machine, sa fonction, la modification du
paysage (rural ou urbain), l’apparence, l’apparat, la représentation, la
course, la domination…
J’ai un intérêt constant pour le monde rural que je regarde évoluer.
Parlons donc plutôt de continuité plus que de retour aux origines. Lorsque je
fais la trilogie Chantier, je travaille en parallèle un film qui s’appelle Le
meilleur des mondes et qui s’intéresse aux projets d’installations
alternatifs en milieu rural.
Depuis 10 ans, je croise les films qui prennent pour cadre le
monde rural et ceux qui se déroulent dans l’espace urbain. Chaque film fait
partie d’une série de films.
Les chevaliers annonce une nouvelle série et s’inscrit dans
un projet qui vise à faire un inventaire des pratiques culturelles
contemporaines actives dans le monde rural.
Quelles sont les raisons personnelles, plastiques, thématiques qui
vous poussent à tourner votre regard de cinéaste vers les milieux ruraux ?
Il y a effectivement différentes raisons qui me poussent à
m’intéresser au monde rural. Je regarde le monde rural comme un espace
duquel je peux extraire des éléments, des idées, des faits suffisamment forts
qui toucheront tout un chacun. Je vois dans le monde rural un catalyseur de
comportements symboliques.
La figure du paysage m’intéresse aussi et traverse tous mes travaux
qu’ils soient filmiques ou photographiques.
J’ai aussi simplement un réel plaisir à me promener dans des fermes,
des exploitations agricoles et des affinités avec différentes personnalités du
monde rural.
Comment est né le projet de filmer cette course de
tracteurs ?
Les images des Chevaliers ont été prises lors du tournage du Tracteur
d’Orgueil. Lorsque j’ai découvert les courses de tracteurs le potentiel
narratif et symbolique de la situation s’est imposé. Avec mon coéquipier de
l’époque, Nicolas Hervoches, qui est au cadre, nous nous étions dit que nous
pourrions faire un film pour l’émission striptease et ainsi financer Le
Tracteur d’Orgueil. Ca ne s’est jamais fait… et nous avions pas mal
d’images. J’ai stocké cette matière dans l’idée de la travailler plus tard. Peu
à peu je me suis intéressé aux pratiques culturelles contemporaines dans le
monde rural et j’ai décidé de commencer cet inventaire par ce film.
Qu’est-ce qui a déterminé cette double vision en
split-screen ?
Le montage de ce projet a duré très longtemps, j’ai longuement
cherché une forme qui convienne aux intentions que je souhaitais développer. Le
point de vue unique me paraissait réducteur et ne me permettait pas de
mettre en avant cette idée de jeu, de concurrence et de course. Le multi écran
m’a semblé être une réponse adaptée.
Ce dispositif permet à la fois au spectateur de faire lui-même sa
course, chacun choisissant de regarder un écran plutôt qu’un autre de la même
manière que le spectateur dans la tribune choisit son équipe et apporte
une certaine spatialité, on semble voir la piste de course dans son ensemble.
Enfin le split-screen permet simplement d’accentuer l’effet de
course poursuite et de concurrence entre deux équipes et deux machines.
Quelle logique a conduit le rapport entre les deux écrans ?
Les deux écrans permettent d’intensifier le conflit entre le
tracteur orange et le tracteur vert. On peut voir leur position l’un vis-à-vis de
l’autre. Parfois le même tracteur apparaît sur les deux écrans afin de montrer
sa domination. Ce dispositif permet d’insister sur certains aspects
spectaculaires de la course, la vitesse, les virages. Il permet de développer
deux micro idées en même temps ou d’apporter deux informations simultanément.
J’ai aussi travaillé l’idée de décalage ou de contre temps avec un
montage sec afin d’accentuer la notion de violence.
Les deux écrans permettent enfin de travailler la notion de
répétition simultanée ou décalée.
Le film est également visible par un dispositif de double
projection. Pourquoi une telle déclinaison ?
Je voulais que le spectateur vive cette course de tracteur, qu’il
ressente à la fois la violence et la fureur des machines, mais aussi qu’il
regarde les concurrents comme de grands enfants.
Je voulais que le spectateur soit le plus possible immergé dans
l’action, le bruit, l’énergie de la course. Le rapport frontal à l’image ne me
satisfaisait pas complètement, il fallait donc modifier la place du spectateur
en proposant un autre dispositif. Les chevaliers dans sa forme idéale
est une installation composée de deux films qui sont projetés chacun sur un
écran 4/3. Les deux écrans se font face et sont placés à 6 ou 7 mètres l’un de
l’autre. Le spectateur entre dans le dispositif et doit constamment regarder à
droite ou à gauche dans une incapacité à voir les deux films. Ce dispositif
permet aussi de jouer avec la bande son et de canarder le spectateur de bruit
de moteur. Il ne manque plus que les vapeurs de carbone.
Vous n’avez, jusque là, réalisé que des courts-métrages.
Envisagez-vous un passage au long ou les possibilités économiques et narratives
permises par le court vous correspondent-elles mieux ?
En fait depuis que je fais des films je diminue leur durée. J’ai
commencé par faire un film de 60’, puis 56’ ,47’, 26’ et puis 13 minutes. Je
suis à l’aise avec le format court. Non pas que je n’aime pas les longs films
mais j’ai tendance à raccourcir de plus en plus mes projets. Mon dernier film 12.12.19 dure
5 minutes, juste le temps nécessaire pour perdre le spectateur dans un paysage
traversé par des individus étranges. Un film documentaire / fiction avec très
peu d’éléments et dont le principal acteur est le spectateur puisque c’est lui
qui doit créer l’histoire.
Les chevaliers fonctionne un peu selon ce principe. Je
voulais que ce soit le spectateur qui fasse son film par ses choix de regards
et je n’avais pas besoin de faire durer le film pour cela. Et puis la durée du
film correspond à peu près à la durée d’une course.
Propos recueillis par Flavien Poncet